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27 avril 2007 5 27 /04 /avril /2007 09:18
 
Intervention de Francis Balle, le 11 mars 2007, sur le site : médias-rating.fr :
http://www.m-r.fr/actualite.php?id=1466
 
Communiquer : vérité et médias ?

Voici l'intégralité de la conférence que Francis Balle, professeur de science politique à l’Université Panthéon-Assas (Paris 2), a donnée le dimanche 11 mars 2007 à Notre-Dame de Paris, dans le cadre des conférences de Carême qui avaient pour thème « la vérité ».

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Communiquer : vérité et médias ?

Les médias nous disent-ils la vérité ? Quelles vérités sommes-nous en droit d’attendre des journaux et des magazines ? Quelles vérités sont-ils capables de nous proposer, qu’ils soient imprimés, diffusés à la radio et à la télévision, ou bien encore accessibles par Internet ?

Avec les journaux quotidiens du 19ème siècle était né un espoir, celui d’une information enfin complète, objective et accessible à tous. Ainsi, les promesses de la démocratie pouvaient-elles s’accomplir, celles qui inspiraient les auteurs de la Déclaration américaine de 1776 et les acteurs de la Révolution française de 1789. Les journaux quotidiens, enfants légitimes des rotatives et des libertés, vendus à des centaines de milliers d’exemplaires, d’abord en Angleterre et en Allemagne, puis en France et aux Etats-Unis, assignaient au journaliste une mission : informer ses concitoyens de l’actualité, leur dire « ce qui se passe », ce qui vient tout juste de se passer, ce qui va peut-être ou très probablement se passer. Emancipé à la fois de la politique et de la littérature, le journaliste était devenu « l’historien du présent », selon la formule d’Albert Camus, comme on pourrait dire de l’historien qu’il est le journaliste du passé. La boucle était ainsi bouclée. La presse réalisait l’idéal démocratique. Et la démocratie, en retour, idéalisait la presse.

Il fallut très vite déchanter. Les désillusions, plus nombreuses d’année en année, ont pris le pas sur cet espoir que les journaux avaient fait naître. Un siècle après que le journal qui s’appelait alors le Petit Parisien, né en 1876, était devenu, avant 1914, le plus grand journal du monde, avec un million et demi d’exemplaires vendus chaque jour, après un demi siècle d’une télévision omniprésente, alors que les grands quotidiens sont pris en tenailles entre les journaux gratuits et les sites d’Internet, les médias d’information sont aujourd’hui mis en accusation de tous côtés et dans des perspectives diverses : c’est toujours la faute des médias , la faute « aux » médias, comme on dit vilainement. Balzac écrivait déjà, en 1840 : « Si la presse n’existait pas, il ne faudrait pas l’inventer » Beaucoup pensent aujourd’hui de la télévision et de la Toile, sans trop le dire, ce que l’écrivain disait hier de la presse, sans vraiment le penser. La liste est longue, depuis les faux charniers de Timisoara, en 1989, jusqu’au vrai faux journal de la télévision belge, en décembre 2006, de ces dérapages, de ces manigances ou de ces défaillances qui font peser sur l’information de redoutables soupçons. Jamais, pour nous informer, les médias n’ont été aussi nombreux et variés ; jamais pourtant l’information ne nous a semblé à ce point insatisfaisante, à la fois insuffisante,imprudente, partiale ,voire orgueilleuse.

Pourquoi ce malaise dans l’information ? Pourquoi ce paradoxe d’une information à la fois omniprésente et inutile, surabondante et trébuchant néanmoins sur l’essentiel ? Sans doute l’information souffre-t-elle de l’hégémonie de la télévision. La presse imprimée semble avoir perdu la partie, comme dépassée, submergée ou subvertie par la télévision qu’elle suit ou qu’elle imite plus souvent qu’elle ne la précède ou la guide. Les journaux imprimés, pourtant, demeurent une terre d’élection pour l’information, après avoir été son lieu de naissance. Sans doute l’information est-elle également trop pressée : l’annonce d’une nouvelle exclusive et inattendue –ce qu’on appelle un « scoop »- prend le pas, parfois, sur d’autres exigences, la rigueur nécessaire, l’indispensable vérification, la précieuse mise en perspective. L’obsession de la vitesse fait courir, il est vrai, les plus grands risques à l’information, produisant sur ses destinataires un effet de sidération, contraire à la réflexion attendue. Sans doute enfin l’information aligne-t-elle ses méthodes, plus qu’il le faudrait, sur celles du divertissement, de la fiction, de la publicité ou des relations publiques, mélangeant ainsi des genres qui gagneraient à demeurer distincts. « Le mélange du vrai et du faux, disait Paul Valéry, est plus faux que le faux »

La suprématie de la télévision, la course de vitesse entre les médias, leur volonté commune de plaire à tout prix : ces menaces ont opportunément rouvert le débat sur la vocation du journaliste. L’évocation de ces menaces, très souvent par les médias d’information eux-mêmes, a sans nul doute affaibli son crédit, comme elle a ébranlé notre confiance à son égard. Elle a dans le même temps permis de donner au journaliste un sens toujours plus élevé de ses responsabilités. L’évocation inlassable de ces écueils qui guettent l’information eut surtout pour mérite de rappeler à tout un chacun que le rôle du journaliste trouve tout son sens, qu’il n’a de sens, que par son adhésion et sa soumission à un idéal de vérité, un idéal évidemment inaccessible, s’imposant néanmoins comme une impérieuse nécessité.

Le journaliste est un médiateur entre l’actualité et chacun d’entre nous, un médiateur qui se veut et que l’on veut impartial, ce qui n’exclut nullement l’affirmation de certaines convictions : du chaos énigmatique que représente l’actualité, de cette suite de surgissements inattendus, il retient certains faits dont il nous propose le récit. Son pouvoir réside, en premier lieu, dans cette sélection parmi les faits, bien plus que dans leur interprétation ou les commentaires qu’ils inspirent. Il réside également, ce pouvoir, dans la hiérarchie établie parmi ces faits, dont certains sont élevés par lui à la dignité d’événements par ce qu’ils marquent, à ses yeux, un tournant, une rupture, la séparation entre un « avant » et un « après ». Il est donc, ce pouvoir, dans la capacité du journaliste à prêter aux faits une importance et une signification qu’ils n’ont pas forcément.

Le journaliste répond ainsi à chacune de nos curiosités, qu’elles soient du reste nobles ou médiocres. Il doit également répondre, à chaque instant, à notre attente informulée d’objectivité et de vérité. Nous attendons du journaliste qu’il nous relate les faits d’actualité dans leur exactitude ou leur véridicité, qu’il les interprète de façon argumentée et qu’il les commente, le cas échéant, à la lumière de convictions clairement affichées : qu’en d’autres termes certains faits importants de l’actualité, de cette histoire « écrite au présent », ne soient pas occultés ou édulcorés, et que d’autres faits ne soient ni déformés ni grossis, par négligence ou bien au gré d’un parti pris gardé secret.

Le constat s’impose : la prétention des médias à dévoiler la vérité n’est pas infondée. Leurs récits ne sont pas, contrairement à ce que l’on voudrait parfois nous faire accroire, des constructions arbitraires, idéologiques, vouées immanquablement à flatter ou à manipuler. Contrairement à l’affirmation de Nietzsche prétendant qu’il y a seulement des interprétations, l’homme étant pour lui la mesure de toute chose, la seule mesure de toute chose, les faits sont bien réels, les faits existent bien, et ils peuvent être rapportés avec exactitude. Ils doivent par conséquent être rapportés avec exactitude. Et ils doivent être analysés et commentés avec une sincérité absolue. Ce qui donne tout son sens à la recommandation adressée au journaliste : « Les faits sont sacrés, le commentaire est libre ». A condition d’y voir une invitation à l’humilité, face à une réalité toujours équivoque et énigmatique. A condition surtout de rappeler que les faits valent seulement par la signification qui leur est donnée, et qu’ils ne peuvent jamais être séparés de leurs commentaires aussi aisément qu’on le voudrait. L’exigence, par conséquent, est double : non seulement les faits doivent être rapportés avec autant d’exactitude que possible, mais ils doivent également être analysés et interprétés avec une absolue sincérité. Sans la double passion de l’exactitude et de la sincérité, le journaliste perd la confiance de ceux auxquels il s’adresse : il perd, en même temps que sa crédibilité, sa légitimité ou, si l’on préfère, sa raison d’être.

L’autorité d’un Raymond Aron ou celle d’un Albert Camus s’enracinait dans ce souci permanent d’exactitude et de sincérité, ce qui les distinguait de leurs détracteurs, dans cette véracité ou cette recherche courageuse de la vérité qui fait pareillement l’honneur – ou la vocation - d’un professeur et celui d’un journaliste, cet honneur qui ne procède de rien d’autre que de l’honnêteté intellectuelle. L’historien et le journaliste savent qu’ils n’accèdent jamais qu’à des vérités partielles, imparfaites , approximatives et provisoires, mais ils veulent, comme ceux auxquels ils s’adressent, que ces vérités ne soient entachées d’aucun esprit partisan, d’aucun esprit de système, d’aucun esprit de certitude, qu’elles soient, en d’autres termes, aussi peu subjectives que possible. Et lorsqu’ils doutent eux-mêmes de leur objectivité, ils n’ont alors d’autre secours, l’un comme l’autre, -le journaliste au même titre que l’historien ou le professeur-, que d’avouer leur propre subjectivité, dans un ultime et indispensable élan d’honnêteté.

L’information n’a pas d’autre horizon que celui de la vérité. Elle n’a pas d’autre raison d’être que notre soif de vérité. Du fait que les vérités du journaliste, comme celles de l’historien, sont vues immanquablement à travers le prisme de leurs préoccupations ou de leurs inclinations, pourquoi conclure qu’il faut renoncer à l’idéal d’objectivité, à la courageuse et nécessaire recherche de la vérité ? Pourquoi, de la même façon, ne pas admettre que l’information, pour les médias, est un combat sans fin ? Un combat qui n’est jamais gagné contre ce que Jean-Claude Guillebaud appelle le « grand bavardage des médias », qui fait trop souvent son lit de nos paresses et de nos faiblesses. Un combat permanent contre les rumeurs ou les préjugés, qui expriment toujours nos peurs et nos ignorances. Un combat difficile mais nécessaire enfin contre l’esprit du temps, ces idées reçues ou cette pensée commune que les bien-pensants répètent sans jamais se lasser, et sans du reste jamais penser.

Le devoir de vérité a un corollaire : c’est le droit à l’erreur. Toute erreur, une fois établie, doit être avouée et corrigée. Le devoir de vérité a aussi ses limites. Il est des vérités assurément inutiles, et finalement pernicieuses : il serait irresponsable, pour les médias, de flatter ou de cultiver abusivement nos curiosités les plus médiocres. Il est également des vérités qui peuvent être déplaisantes, blessantes ou traumatisantes : elles ne sauraient être proférées sans irrespect pour les personnes auxquelles elles s’adressent. Toute vérité n’est pas bonne à dire : le journaliste, comme les autres, doit obéir avec sagesse et discernement, à la recommandation consistant à ne jamais donner à autrui que la dose de vérité qu’il est capable de supporter. Déroger à cette règle, c’est prendre le risque d’entamer cette confiance réciproque qui est la condition de tout dialogue, de toute volonté de « communiquer » avec autrui.

Produit de l’histoire plutôt que réalisation d’un architecte inspiré, le journalisme est une parole singulière, une parole que la société se donne à elle-même et à propos d’elle-même. Cette parole ne vaut que si elle est véritablement libre et autonome : le journaliste se doit d’entretenir de bonnes relations avec tout le monde sans être jamais le porte-parole de qui que ce soit. Vis-à-vis des responsables de la ligne éditoriale, des experts dont il sollicite les avis, de ses confrères, à la fois associés et rivaux, et des acteurs ou des témoins de l’actualité, le journaliste doit garder ses distances, ni trop loin, ni trop près de chacun d’eux, sans défiance ni confiance excessives, évitant par conséquent les écueils opposés d’une suspicion et d’une connivence également trompeuses et compromettantes. Les pressions exercées à l’endroit du journaliste ne sont pas en soi scandaleuses ; il serait scandaleux, en revanche, que le journaliste ne leur opposât aucune résistance, aucun esprit critique. C’est dans cette équidistance qu’il trouve sa liberté, soumise aux seules exigences d’exactitude et de sincérité qui sont les vertus de la vérité. Cette liberté lui serait contestée ou retirée par ses mandants, lecteurs ou téléspectateurs, auditeurs ou internautes, s’il était l’avocat, sans le dire, d’un interlocuteur privilégié, d’un parti pris ou d’une idéologie quelconque. S’il choisit officiellement d’être impartial plutôt que militant, le journaliste fait peser un soupçon sur l’information, chaque fois qu’il s’écarte de cette mission que la société ouverte et démocratique lui assigne : être un spectateur et non un acteur, un observateur plutôt qu’un instituteur, un greffier et non un avocat ou un procureur, un médiateur plutôt qu’un censeur.

Il peut arriver que le journaliste ne remplisse pas sa mission, en démocratie, parce qu’il prétend jouer un rôle qui n’est pas le sien : celui de la Pythie de Delphes, chargée de transmettre les oracles des dieux, plutôt que celui de la vigie, apparemment moins glorieux, chargée de surveiller le large, en observation dans la mâture ou à la proue du navire.

Là réside à la fois la grandeur et les limites de sa vocation : partout où les médias sont libres, ils se soumettent à la loi du marché, « la moins mauvaise, à l’exception de toutes les autres », selon la célèbre justification que Winston Churchill donnait à la démocratie, la seule capable, au moins, de donner le dernier mot à tous, ou presque, plutôt qu’à une minorité de censeurs officiels ou auto désignés. Cette loi du marché commande aux médias, certes, d’être attentifs à chacune de nos attentes, à chacune de nos curiosités les plus estimables et celles qui, malheureusement, le sont moins. Mais au bout de cette logique du marché, il y a toujours, ne l’oublions pas, une demande de sens, une attente de sens, un désir ou un besoin de vérité ,auxquels les médias seraient bien mal avisés de ne pas répondre. A défaut, ils s’épuisent en vain à vouloir seulement et toujours plaire et séduire, sans direction ni autre dessein que leur propre vanité ou leur plus grand profit. Ils tournent alors à vide, en roue libre ; ils créent du vide et finissent par faire le vide autour d’eux.

La liberté des médias est assurément vitale pour nos démocraties : sans elle, les autres libertés sont impossibles, sinon illusoires, qu’elles soient civiles ou politiques, personnelles ou publiques. Mais cette liberté est vaine, elle est une menace pour sa propre existence, chaque fois que les médias, avec notre complicité ou sans elle, par faiblesse ou pour propager leurs propres préjugés, renoncent à chercher la vérité dans les limites qu’impose, très légitimement, le respect des personnes. La liberté est assurément la première des conditions qui rendent possible la recherche de la vérité. Mais la vérité seule, selon Saint Jean, nous « rendra » ou nous « fera » libres.

Le choix, en réalité, et en dépit des apparences, n’est pas entre la liberté et la vérité : elles ont besoin l’une de l’autre ; l’une ne peut pas, sans danger, exister sans l’autre. Car elles ont, l’une et l’autre, leurs dérives, leurs tentations ou leurs excès, leurs « pathologies ». La recherche de l’une doit en effet trouver dans celle de l’autre une limite, le moyen de répondre mieux à ses propres exigences. Soustraite à l’exigence de vérité, la liberté, sans boussole, sans garde-fou, conduit d’abord au relativisme du « tout se vaut » puis , très vite, au nihilisme du « rien ne vaut ». Sans le souci et le goût de la liberté, la recherche de la vérité est guettée par l’esprit de certitude, par l’arrogance de la certitude, la quête de vérité est dévoyée et bientôt remplacée par la volonté de conquête, trop sûre d’elle, à l’évidence, pour ne pas être intolérante.

Puissent les médias d’information, désormais si présents, devenus si puissants, ne pas oublier leur devoir de vérité, et garder toujours le cap sur leur idéal d’objectivité.

Puissent-ils ne jamais être contraints de renoncer à cet idéal.

Puissions-nous, de notre côté, prendre la mesure des difficultés de leur mission, ne pas les mettre en accusation à tout instant, ne pas nous défausser sur eux de nos propres erreurs ou de nos propres fautes, afin qu’ils puissent, plus librement et par conséquent de façon plus responsable, courir le beau risque de la vérité. Et participer ainsi au combat contre le relativisme et l’intolérance.

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A tous nos chers lecteurs.

 

Ne vous est-il jamais venu à l'esprit d'en savoir un peu plus sur le titre de ce blog ?

Puisque nous nous sommes aujourd'hui habillés de bleu, il conviendrait de rentrer plus a fond dans l'explication du mot lessakel.

En fait Lessakel n'est que la façon française de dire le mot léhasskil.

L'hébreu est une langue qui fonctionne en déclinant des racines.

Racines, bilitères, trilitères et quadrilitères.

La majorité d'entre elle sont trilitères.

Aussi Si Gad a souhaité appeler son site Lessakel, c'est parce qu'il souhaitait rendre hommage à l'intelligence.

Celle qui nous est demandée chaque jour.

La racine de l'intelligence est sé'hel שכל qui signifie l'intelligence pure.

De cette racine découlent plusieurs mots

Sé'hel > intelligence, esprit, raison, bon sens, prudence, mais aussi croiser

Léhasskil > Etre intelligent, cultivé, déjouer les pièges

Sé'hli > intelligent, mental, spirituel

Léhistakel > agir prudemment, être retenu et raisonnable, chercher à comprendre

Si'hloute > appréhension et compréhension

Haskala >  Instruction, culture, éducation

Lessa'hlen > rationaliser, intellectualiser

Heschkel > moralité

Si'htanout > rationalisme

Si'hloul > Amélioration, perfectionnement

 

Gageons que ce site puisse nous apporter quelques lumières.

Aschkel pour Lessakel.

 

 

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