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1 juillet 2009 3 01 /07 /juillet /2009 21:09

Les Petits Maraudeurs du Mellah,

Par Thérèse ZRIHEN-DVIR

Tard dans l'après-midi, les enfants du Mellah se divisaient en petits groupes dans les ruelles tortueuses du quartier pour jouer ou se pavaner de leurs petits larcins et farces dont ils étaient les ingénieurs.

Ils déambulaient tout au long de l'avenue qui coupait notre quartier et se terminait au cimetière juif. Aucun d'eux n'osait approcher l'enceinte de murs blancs badigeonnés à la chaux encerclant cette place macabre. À l'intérieur, le panorama n'était guère engageant. Il était plutôt lugubre avec ses rangées serrées de tombeaux blancs, ébréchés ou en ruines. Ni arbre, ni herbe, seul l'enchevêtrement des sépultures qui s'étiraient jusqu'à l'entrée. Pas âme qui vive ne s'y aventurait à la tombée de la nuit, tant les lieux terrifiaient.

Las des exercices physiques et épuisés de se pourchasser, de jouer à saute-mouton, à la marelle, ou à la corde, nous nous asseyions parfois, à même le sol, en cercle.

Sous la lumière crue de l'ampoule électrique de la rue, nous nous racontions nos espiègleries. Généralement, elles étaient burlesques, mais dès que l'obscurité s'abattait sur le quartier, une étrange frayeur nous étreignait. Plusieurs d'entre nous affirmaient avoir buté contre les spectres qui hantaient le Mellah. Les garçons étaient absolument convaincus qu'ils avaient eu des contacts même personnels avec des fantômes plus d'une fois dans leur vie et nous les filles, hésitions entre l'admiration pour leurs prouesses et la crainte de les contredire.

Les terrifiantes descriptions qu'ils nous dispensaient à loisir nous empêchaient de dormir des nuits entières. Moi par exemple, je restais éveillée dans mon lit, scrutant le sol, d'où les fantômes étaient supposés surgir. Chaque ombre ou bruit étrange qu'il me semblait percevoir me faisait hérisser les cheveux.

Dans les rues circulait une rumeur concernant un jeune garçon qui, au milieu de la nuit, avait quitté son logis pour une promenade solitaire dans le cimetière et s’était retrouvé nez à nez avec un fantôme. Secoué, il prit ses jambes et son cou et rentra chez lui. À son réveil il découvrit que ses cheveux avaient blanchi en l'espace d'une nuit.

Une autre histoire, très populaire dans le quartier, parlait de ces petits maraudeurs qui suivaient régulièrement une vieille veuve dans ses visites hebdomadaires au cimetière. Elle venait pour prier et allumer des bougies sur le tombeau de son défunt époux, puis s'asseyait près de la sépulture et sanglotait en versant des torrents de larmes. Après ses lamentations déchirantes, elle s'écriait:

"Pourquoi ne m'avoir pas emmenée à la tombe avec toi?" Sa question restait évidemment sans réponse, jusqu'au jour où les petits maraudeurs en décidèrent autrement.

Par un après-midi hivernal, ils la suivirent sans se faire voir. Vêtue d'une large pèlerine qui couvrait le sol nu autour d'elle, la veuve était assise près de la tombe. Aussitôt, elle entama son habituel chapelet de lamentations, suivi de cris, de pleurs et de soupirs. Elle maudissait sa solitude et le sort qui lui imposait de vivre après le trépas de son époux bien-aimé. Sa présence auprès d'elle lui manquait terriblement et elle était désespérée, répétait-elle inlassablement.

"Tu aurais dû m'emmener avec toi," ne cessait-elle de gémir, s'adressant au défunt, se courbant et enlaçant de ses bras la pierre tombale glacée.

Au paroxysme de l’émotion, elle ne remarqua rien de ce qui se tramait autour d'elle.

Témoins silencieux de la scène poignante, les petits voyous voulaient cette fois, mettre la sincérité de la veuve à épreuve. Munis de longs clous et d'un marteau insonorisé par une bande épaisse de toile, ils clouèrent les pans de la pèlerine au sol, les  soudant fermement aux extrémités de la tombe. Une fois leur besogne terminée, ils se tapirent silencieusement derrière une rangée de sépultures avoisinantes, aux aguets. Au bout d'une demi-heure ou presque, le vieille veuve essuya ses larmes et tenta sans beaucoup de succès de se lever. Sa pèlerine semblait être rivée au sol.

"Qu'est-ce qui te prend?" dit-elle. "Laisse-moi partir, voyons. J'ai besoin de rentrer, il fera bientôt sombre. Mais oui, je sais combien tu voudrais que je reste à tes cotés, mais tu dois certainement savoir que cela n'est pas possible," insista-t-elle en tirant plus fort sur sa pèlerine. Mais le manteau resta absolument soudé au sol.

"Arrête ce vilain jeu, je te prie et laisse-moi m'en aller," répéta-t-elle en tirant vigoureusement sur l'étoffe. "Je te promets de revenir demain et de rester plus longuement avec toi. Aujourd'hui, le temps est trop froid pour mes vieux os. Allons, laisse-moi partir." Elle essaya à maintes reprises de se dégager, mais ne réussit pas à se libérer de ce qu'elle croyait fermement être la poigne du défunt.

La moutarde lui montant au nez graduellement, elle commença à extérioriser des signes de colère à peine retenus. Elle réitéra ses efforts et n'y parvenant pas, elle hurla:

"Tu ne m'as pas prise au sérieux, j'espère, quand je t'ai dit que je te suivrais partout, même jusqu'à la tombe, n'est-ce pas?" ajouta-t-elle en s'acharnant vigoureusement si bien qu'elle faillit déchirer la toile. Il ne faisait aucun doute qu'elle était contrariée et persuadée que son défunt époux cherchait à la maintenir captive. Au début, elle le supplia, puis le taquina, et finalement s'irrita, sans pour autant arriver à ses fins, à savoir l'inciter à la libérer. Le tissu de la pèlerine était très solide et malgré ses efforts, il résista sans se rompre. À bout de forces et presque terrorisée, elle hurla à la tombe:

'Tu as toujours été pour moi un os en travers de ma gorge! Même après ta mort, tu ne cesses de me tourmenter. Eh bien, ton jeu ne te mènera nulle part cette fois-ci, tant pis si le coût serait de renoncer à ma pèlerine et de rentrer chez moi dans le froid." 

Après sa tirade, elle se débarrassa de sa pèlerine qui chuta sur le sol et s'enfuit sans jamais se retourner.

Les jeunes témoins silencieux, bien camouflés derrière les tombes, se tordaient de rire. Ils négligèrent la pèlerine abandonnée près de la tombe et quittèrent le cimetière dans des éclats de voix sonores, se félicitant, sautant l'un sur l'autre et ricanant comme des ivrognes.

Dès lors, on ne vit plus la vieille veuve venir visiter la tombe de son défunt époux.

 

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A tous nos chers lecteurs.

 

Ne vous est-il jamais venu à l'esprit d'en savoir un peu plus sur le titre de ce blog ?

Puisque nous nous sommes aujourd'hui habillés de bleu, il conviendrait de rentrer plus a fond dans l'explication du mot lessakel.

En fait Lessakel n'est que la façon française de dire le mot léhasskil.

L'hébreu est une langue qui fonctionne en déclinant des racines.

Racines, bilitères, trilitères et quadrilitères.

La majorité d'entre elle sont trilitères.

Aussi Si Gad a souhaité appeler son site Lessakel, c'est parce qu'il souhaitait rendre hommage à l'intelligence.

Celle qui nous est demandée chaque jour.

La racine de l'intelligence est sé'hel שכל qui signifie l'intelligence pure.

De cette racine découlent plusieurs mots

Sé'hel > intelligence, esprit, raison, bon sens, prudence, mais aussi croiser

Léhasskil > Etre intelligent, cultivé, déjouer les pièges

Sé'hli > intelligent, mental, spirituel

Léhistakel > agir prudemment, être retenu et raisonnable, chercher à comprendre

Si'hloute > appréhension et compréhension

Haskala >  Instruction, culture, éducation

Lessa'hlen > rationaliser, intellectualiser

Heschkel > moralité

Si'htanout > rationalisme

Si'hloul > Amélioration, perfectionnement

 

Gageons que ce site puisse nous apporter quelques lumières.

Aschkel pour Lessakel.

 

 

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