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11 mai 2011 3 11 /05 /mai /2011 08:15

 

 

Géostratégie/Le Qatar comme pivot géopolitique
Lundi, 11 Avril, 2011

Picture-Mongrenier-2-Avril2011Par Jean-Sylvestre MONGRENIER, Chercheur associé à l’Institut Thomas Morei, Chercheur à l'Institut Français de Géopolitique (Université Paris VIII Vincennes-Saint-Denis).

Le 13 avril prochain, le « groupe de contact » mis sur pied à Londres pour conduire les efforts internationaux visant à définir le futur de la Libye se réunira à Doha. L’engagement du Qatar dans la coalition appelle l’attention sur ce pivot géopolitique dans le golfe Arabo-Persique comme dans le Grand Moyen-Orient. Ce fait souligne l’importance critique de la région pour l’Occident.

Situé dans le golfe Arabo-Persique, le Qatar forme une péninsule de 11 437 km², peuplée d’environ 2 millions d’habitants (1). Ce territoire est une sorte d’appendice de la vaste péninsule Arabique, avec l’Arabie Saoudite au Sud-Ouest et les Emirats Arabes Unis au Sud-Est (les problèmes de délimitation avec l’Arabie Saoudite n’ont été réglés qu’en 1965). Historiquement, le site est important pour la pêche des perles, une activité essentielle sur les rivages du Golfe, objets de guerres et razzias avant que Londres n’y mette bon ordre (2). C’est un négociant en perles, Muhammad Al-Thani, qui, au milieu du XIXe siècle, fonde une dynastie à Doha. Il bénéficie de l’aide des Anglais avec lesquels un traité est signé, en 1868, tout en préservant sa marge de manœuvre du côté de la « Sublime Porte » dont les forces armées contrôlent le littoral du Hassa (3). Le 29 juillet 1913, un accord anglo-ottoman est signé avec pour objectif de délimiter les zones d’influence dans la région et d’éviter que la tribu des Saoud n’absorbe le Qatar.

A cette date, les classiques disputes territoriales, rivalités d’influence et de puissance sont renouvelées par les enjeux pétroliers. L’Anglo-Persian Oil Company (APOC) est active dans l’Empire Perse depuis le début du siècle et que la Home Fleet passe au diesel en 1913. La Grande Guerre met au jour l’importance de l’ « or noir » (les « larmes d’Allah ») dans la géostratégie mondiale et un traité anglo-qatari, signé le 3 novembre 1916, précise la nature des liens pétroliers et sécuritaires entre la métropole impériale et son protectorat local (aucune concession pétrolière ne peut être accordée par le Qatar sans le consentement de Londres qui garantit sa sécurité). L’APOC explore la zone et c’est en 1932 que le pétrole jaillit, peu avant que la Standard Oil Company of California (SOCAL) n’obtint de l’Arabie Saoudite l’autorisation d’explorer le littoral du Hassa (4).

Jusqu’au retrait des armées britanniques de ses bases à l’est de Suez, annoncé en 1968 et effectif en 1971, le Qatar demeure sous la protection de Londres. Il accède ensuite à l’indépendance et apparaît comme l’une de ces « pétromonarchies » du Golfe placées sous la protection de Washington qui, vaille que vaille, a pris le relais de Londres dans cet espace névralgique pour l’approvisionnement énergétique mondial et la libre circulation des flux (5). Plus encore que de pétrole, le Qatar est un très grand producteur de gaz, doté des troisièmes réserves mondiales (14%), après l’Iran (15%) et la Russie (25%). Avec 30% de la production mondiale de GNL (gaz naturel liquéfié), cet émirat se place au tout premier rang dans ce secteur qui bouleverse le marché du gaz (en plus du gaz de schiste, une énergie qui en 2009 a fait des Etats-Unis le premier producteur mondial). L’activité du Qatar dans l’exploitation du gaz fait contraste avec le retard pris par l’Iran qui, en dépit de ses réserves, doit importer des volumes depuis l’Azerbaïdjan ou le Turkménistan.

 

 

Un “hub” ouvert sur le monde

Au pouvoir depuis qu’il a supplanté son père, en 1995, l’émir Hamad bin Khalifa Al Thani a lancé un processus de réformes sociales et politiques. Dès 1999, l’élection d’un Conseil communal est organisée et l’accès aux fonctions électives est ouvert aux femmes. En 2003, une constitution est adoptée et elle institue un est en vigueur depuis 2005 et les membres du Conseil consultatif, le Majlis Al-Choura, sont élus au suffrage universel direct pour les deux-tiers d’entre eux (30 sur 45), l’émir désignant l’autre tiers. Les libertés de la presse, d’association et de culte sont reconnues par la Constitution et une église catholique a été consacrée le 14 mars 2008. Le fait n’est pas fréquent dans le golfe Arabo-Persique – voir la politique de l’Arabie Saoudite en la matière-, et il doit donc être souligné.

Puissant exportateur d’hydrocarbures, l’émirat du Qatar est à la tête d’abondantes ressources financières gérées par un fond souverain et diverses structures de ce type. Le Qatar Investment Authority est fortement présent sur le London Stock Exchange et il est à l’origine d’importants investissements à Canary Wharf, le quartier d’affaires bâti dans l’East London, au cœur des anciens docks. L’argent qatari irrigue aussi la place de Paris, où est situé son « Conseil supérieur des investissements », et l’ensemble boursier New York Stock Exchange-Euronext a noué une association avec la bourse de Doha (NYSE-Euronext détient 20% de cette entité boursière). Plus généralement, les capitaux issus de la vente d’hydrocarbures financent des infrastructures, des centres de recherche, des universités et la Coupe du Monde de football qui sera organisée au Qatar en 2020 sera l’occasion de mettre en valeur les investissements réalisés dans le tertiaire supérieur.

La création de la chaîne Al-Jazeera, en novembre 1996, illustre la volonté de réformer le pays, d’en faire un « hub » dans les réseaux d’information qui innervent le monde globalisé mais aussi de contrebalancer l’influence de l’Arabie Saoudite dans le monde arabe et musulman (l’émir du Qatar est le propriétaire de la chaîne). Al-Jazeera émet 24 heures sur 24 au Moyen-Orient et en Europe, d’où l’appellation de « CNN arabe », et contribue à la formation d’un espace public dans la région, voire au-delà (6). La version anglaise d’Al Jazeera est lancée en 2006 et la chaîne devrait prochainement ouvrir des bureaux à Sarajevo, en Bosnie-Herzégovine, pour couvrir les Balkans (une version en langue française, destinée à relayer les positions qataries en Afrique occidentale et dans la « francophonie », serait à l’étude). L’accueil de dirigeants du Hamas et du Djihad islamique lors de la seconde Intifada, en 2000, la couverture du conflit en Afghanistan l’année suivante et la diffusion des vidéos de propagande envoyées par Oussama Ben-Laden lui confèrent plus de visibilité mais suscitent aussi diverses accusations et reproches (7). Le rôle joué par Al-Jazeera dans les « révoltes arabes » amorcées en 2010 (l’emphatique « Printemps arabe ») est souligné par bien des observateurs, des événements qui ne sont pas sans conséquences dans l’environnement proche du Qatar (8).

 

 

Une plate-forme de projection au Moyen-Orient

Le Qatar est membre du Conseil de coopération des Etats arabes du Golfe (CCG) depuis sa fondation, en 1981, et participe du système de projection de puissance des Etats-Unis au Moyen-Orient, système destiné à assurer la protection de ses alliés, endiguer le pouvoir chiite iranien dont la volonté de puissance inquiète les régimes arabes-sunnites, sécuriser les flux d’hydrocarbures au départ du golfe Arabo-Persique et garantir les approvisionnements mondiaux (9). Tout en conservant des relations à peu près correctes avec l’Iran, le Qatar accueille le Centre des opérations aériennes américaines dans la région ainsi qu’un état-major avancé du Central Command, le grand commandement américain (situé à Tampa, en Floride) qui couvre le Moyen-Orient et l’Asie centrale, et assure donc la direction des opérations en Irak comme en Afghanistan.

Sur le plan des ventes d’armes, le Qatar n’est pas une « chasse gardée » anglo-américaine. Son armée est équipée aux quatre-cinquièmes par des industriels français de l’armement notamment EADS qui met en place le « Bouclier de sécurité national » (un système de surveillance des frontières et de plates-formes d’exploitation des hydrocarbures). Ces liens qui pourraient déboucher sur de nouveaux contrats dans le domaine de la guerre électronique et des systèmes antimissiles ont leurs prolongements au plan diplomatique et sécuritaire. En 1994, la France et le Qatar ont signé un accord de défense et c’est dans ce cadre qu’un Haut Comité mixte a été mis en place, une structure de consultation et de coordination essentielle entre les deux pays. Dans le domaine de la diplomatie, on rappellera le rôle joué par l’émir du Qatar dans la libération des infirmières bulgares, en bonne intelligence avec Nicolas Sarkozy (2007).

C’est une politique d’équilibre que le Qatar pratique dans l’ensemble du Grand Moyen-Orient et au-delà : variations avec la Russie et l’Iran autour d’une possible troïka gazière (une « OPEP du gaz ») alors que l’affolement des marchés énergétiques bouscule les consommateurs occidentaux ; participation aux interminables négociations libanaises sur les coalitions politiques internes ; liaisons avec les mouvements palestiniens les plus radicaux tout en accueillant une représentation diplomatique israélienne à Doha. Par-delà ces complexes jeux de pouvoir et d’influence, l’affaire libyenne met en évidence les liens étroits du Qatar avec les principales puissances occidentales, la France en tout premier lieu. L’émir du Qatar a activement soutenu les efforts français pour mettre sur pied la coalition contre le régime de Kadhafi et il est le seul pays arabe, avec les Emirats Arabes Unis, à déployer des moyens militaires sur le théâtre libyen, là où l’armée égyptienne fait défaut (10). Le souci de gestion des équilibres n’est pas le non-alignement.

 

 

Le Golfe, zone névralgique et stratégique

L’engagement diplomatique et militaire du Qatar en Libye, renforcé par la reconnaissance du Conseil national de transition et l’achat du pétrole qu’il exporte (un mode de financement a été mis sur pied), ne saurait s’expliquer par les liens de type tribal entre l’émir et les groupes en révolte de Benghazi ou une sorte de vendetta géopolitique à l’encontre de Kadhafi, honni dans le monde des dirigeants arabes en raison de ses frasques et provocations répétées.

Dans cette aire géopolitique qui craque de toutes parts, avec des menaces ouvertes à proximité immédiate, le Qatar et plus généralement les pays du Golfe ont besoin de consolider leurs liens diplomatiques et militaires avec les puissances occidentales. En contrepartie, il ne semble pas souhaitable d’attendre une hypothétique « Union pour la Grande Méditerranée » pour travailler au renforcement du dispositif occidental dans une région éminemment stratégique.

 

 

Notes

(1) Seuls le cinquième de cette population a la citoyenneté qatarie, le plus grand nombres étant constitué de résidents temporaires.

(2) Les Anglais dominent la zone après trois siècles de présence portugaise et de rivalités européennes. Alfonso de Albuquerque s’empare d’Ormuz en 1507 et les Portugais mettent en place un réseau de forts et de citadelles. En 1529, ils sont à Bassorah où ils se heurtent à l’avancée de l’Empire ottoman. Un siècle plus tard, ils subissent les assauts de l’Empire perse (les Séfévides) alors que les puissances maritimes du Nord-Ouest européen – Anglais, Hollandais et Français – s’affirment dans le golfe Arabo-Persique. La Pax Britannica commence avec un traité négocié et garanti par Londres, le « traité général de paix » signé en 1820 par les cheikhs de la « côte des pirates » qui devient la « côte de la Trêve ». Les Anglais se posent en puissance arbitrale et garantissent l’ordre nécessaire à l’activité perlière.

(3) Le littoral du Hassa est aujourd’hui placé sous la souveraineté de Riyad. L’essentiel des populations chiites d’Arabie Saoudite (20% de la population totale) se trouvent dans la région ainsi que les principaux gisements pétroliers du royaume. Cette région est voisine de Bahreïn, un émirat peuplé à 70% de chiites dont l’existence en tant qu’Etat indépendant est remise en cause par les menaces du régime iranien chiite. Le 14 mars 2011, l’Arabie Saoudite et les Emirats Arabes Unis, dans le cadre des accords de sécurité qui lient les Etats membres du Conseil de Coopération du Golfe, ont envoyé des unités de soldats et de policiers à Bahreïn où le souverain a décrété l’état d’urgence. Sur l’importance de cette question, voir Antonin Tisseron, « Bahreïn, un confetti au centre des luttes d’influence dans le golfe Arabo-Persique », Institut Thomas More, avril 2011.

(4) C’est à cette époque que se nouent l’étroite relation entre Riyad et Washington qui conduit au Pacte du Quincy, conclu entre Franklin D. Roosevelt et Ibn Saoud (14 février 1945).

(5) Sur cette question, voir Jean-Sylvestre Mongrenier, « La politique de défense britannique et le spécial relationship anglo-américain », Institut Thomas More, Tribune n° 26, mai 2010.

(6)  Le noyau initial des journalistes d’Al-Jazeera provient de BBC Television.

(7) En 2003, la chaîne Al-Arabiya a été fondée avec Dubaï, avec des financements saoudiens, afin de limiter l’influence d’Al-Jazeera dans le monde arabe. D’autres chaînes d’information en langue arabe ont été lancées par les États-Unis (Al-Hurra, 2004), l’Iran (Al-Alam, 2003), le Royaume-Uni (BBC TV Arabic, 2008), la France (France 24 en arabe, 2007), la Russie (Rusiya al-Yaum, 2007) et la Turquie (TRT 7, 2010).

(8) Sur le positionnement d’Al-Jazeera et les révoltes arabes, au regard de leurs retombées dans le golfe Arabo-Persique, voir Claire-Gabrielle Talon, « Al-Jazeera à l’épreuve du Qatar », Le Monde, 12 avril 2011.

(9) Le Conseil de Coopération des Etats arabes du Golfe (CCG) regroupe tous les Etats de la péninsule Arabique (Arabie Saoudite, Bahreïn, Emirats Arabes Unis, Qatar, Oman), à l’exception du Yémen. Il est fondé le 26 mai 1981, avec l’appui diplomatique et les encouragements des Etats-Unis qui cherchent à promouvoir un système de sécurité régional permettant de pallier le retrait des forces britanniques déployées à l’est de Suez (1971) et la « perte » de l’allié régional iranien (révolution islamique et effondrement du régime impérial, 1979). La mise en place du CCG se fait avec, en arrière-plan, le conflit Iran-Irak (1980-1988). L’objectif affiché est de créer un marché commun mais des accords de sécurité sont signés dès 1982 et des manœuvres militaires (« Bouclier de la Péninsule ») sont régulièrement organisées entre les forces armées des pays membres. Le CCG dispose d’un Conseil suprême des chefs d’Etat et de gouvernement, d’un Conseil des ministres, d’un Secrétariat général, situé à Riyad, et d’un Comité de conciliation pour régler les différends internes. Les décisions au sein des instances du CCG se prennent à l’unanimité.

(10) Les avions du Qatar sont déployés sur la base OTAN de Souda, en Crète. Ils sont soutenus par des moyens militaires et logistiques français. En contrepoint, soulignons l’ambivalence de l’armée égyptienne et du gouvernement de transition. D’une part et en dépit des liens historiques de l’Egypte avec la Cyrénaïque, les autorités politiques ont pris soin de rester à l’écart de l’affaire libyenne. D’autre part, après avoir autorisé le passage de deux bâtiments de guerre iraniens par le canal de Suez, Le Caire a fait connaître sa volonté d’instaurer des rapports cordiaux avec Téhéran.

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A tous nos chers lecteurs.

 

Ne vous est-il jamais venu à l'esprit d'en savoir un peu plus sur le titre de ce blog ?

Puisque nous nous sommes aujourd'hui habillés de bleu, il conviendrait de rentrer plus a fond dans l'explication du mot lessakel.

En fait Lessakel n'est que la façon française de dire le mot léhasskil.

L'hébreu est une langue qui fonctionne en déclinant des racines.

Racines, bilitères, trilitères et quadrilitères.

La majorité d'entre elle sont trilitères.

Aussi Si Gad a souhaité appeler son site Lessakel, c'est parce qu'il souhaitait rendre hommage à l'intelligence.

Celle qui nous est demandée chaque jour.

La racine de l'intelligence est sé'hel שכל qui signifie l'intelligence pure.

De cette racine découlent plusieurs mots

Sé'hel > intelligence, esprit, raison, bon sens, prudence, mais aussi croiser

Léhasskil > Etre intelligent, cultivé, déjouer les pièges

Sé'hli > intelligent, mental, spirituel

Léhistakel > agir prudemment, être retenu et raisonnable, chercher à comprendre

Si'hloute > appréhension et compréhension

Haskala >  Instruction, culture, éducation

Lessa'hlen > rationaliser, intellectualiser

Heschkel > moralité

Si'htanout > rationalisme

Si'hloul > Amélioration, perfectionnement

 

Gageons que ce site puisse nous apporter quelques lumières.

Aschkel pour Lessakel.

 

 

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