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14 janvier 2011 5 14 /01 /janvier /2011 07:56

 

 

 

Mirage ou menace au Sahel : Al-Qaïda au Maghreb Islamique 

Par Stéphane MANTOUX


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L'assassinat de l'otage français Michel Germaneau en juillet 2010, puis la mort tragique des deux otages français 1 le 9 janvier 2011 dernier lors d'une course-poursuite entre membres d'Al-Qaïda au Maghreb Islamique et l'armée nigérienne soutenue par les forces du COS (Commandement des Opérations Spéciales)2 français a remis en évidence la présence, dans l'espace Maghreb-Sahel, d'un groupe terroriste. Mais ce groupe n'est pas né spontanément : il est le fruit de recompositions successives de l'islamisme radical dans la région, ainsi que du contexte mondial initié par les attentats du 11 septembre.




Olivier Roy, grand spécialiste du monde musulman et de l'Asie Centrale en particulier, expliquait après le 11 septembre que le phénomène de réislamisation au sein de l'univers islamique n'était que le contrecoup de l'influence occidentale et du processus de mondialisation, récupérés par les salafistes radicaux. Echec d'un modèle politique de l'islam, adoption des méthodes occidentales, dont la surmédiatisation en particulier ? L'islamisme radical s'insérerait donc parfaitement dans les logiques de la mondialisation économique. La focalisation sur le terrorisme islamiste date évidemment des attentats du 11 septembre : les Américains l'ont désigné comme menace principale contre les démocraties occidentales. 




Dans le cas de l'ex-GSPC devenu Al-Qaïda au Maghreb Islamique, l'intérêt n'est que très récent. Certains chercheurs expliquent la poussée de l'organisation en la remettant dans le contexte des deux décennies de guerre civile qu'a connu l'Algérie depuis 1992. D'autres estiment qu'il s'agit d'une nouvelle implantation de Ben Laden, qui a réussi à rallier des groupes locaux autour de son objectif mondial : il faut donc l'analyser par rapport au terrorisme islamiste international. D'autres, enfin, mettent le groupe à mi-chemin entre le «local » et le « global » : l'articulation entre les deux niveaux se faisant sur la nature de l'ennemi (proche : les régimes arabes détestées ; lointain : les puissances occidentales, tel qu'avait pu le dire al-Zarqawi, le leader de la branche irakienne d'Al-Qaïda). Le problème, quelles que soient les analyses proposées, résident dans les sources : celles-ci sont trop souvent détournées ou manipulées, à la fois par les terroristes mais aussi par les services de sécurité chargées de leur répression. 




Un exemple caractéristique de ces distorsions réside dans le nom même de la nouvelle organisation. En français, on la désigne sous le nom d'Al-Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI), terme que l'on retrouve aussi en anglais (AQIM). Or, dans ses communiqués, les islamistes se nomment l'Organisation d'Al-Qaïda au Pays du Magreb Islamique (OAQMPI, donc). Le choix du nom n'a d'ailleurs pas été facile. Pour Al-Qaïda, il est clair que le Maghreb ne forme qu'un seul et même pays : ce n'est pas étonnant puisque la période de référence est celle des Almohades, qui a régné sur le Maghreb et une moitié de l'Espagne entre 1147 et 1269. 





Islamisme, salafisme au Maghreb 





Dans les trois pays du Maghreb (Maroc, Algérie et Tunisie), l'islamisme existait bien avant les indépendances nationales 4. Mais le triomphe du nationalisme arabe laïque, parfois socialisant, le marginalise. Cependant, le verrouillage de l'opinion par ces mêmes régimes fait de la mosquée un des rares lieux d'expression politique. Certaines organisations comme les Frères Musulmans vont s'engouffrer dans cet espace. Au Maroc, dès 1970, un syndicaliste est assassiné par la Jeunesse Islamiste, mouvement inspiré des Frères Musulmans égyptiens. En Tunisie et en Algérie, les mouvements islamistes voient le jour dans les années 80. La répression est féroce et immédiate en Tunisie. En Algérie, la victoire du Front Islamique du Salut aux élections de 1992 provoque un coup d'Etat militaire qui entraîne une terrible guerre civile où s'illustrent les fameux Groupes Islamiques Armés (GIA), qui commettront des attentats à la bombe en France en 1995. 




Le salafisme, la tendance religieuse de l'islam à l'origine des groupes radicaux souvent liés à Al-Qaïda, est loin d'être une nouveauté dans le monde musulman 5. Le salafisme repose sur la volonté de retour à un âge d'or, celui des quatre premiers califes (Abou Bakr, Omar, Othman et Ali) successeurs du Prophète, de leurs successeurs et des successeurs des successeurs : les « Salaf salih » ou ancêtres vertueux. La foi des Salafs a permis la conquête de l'empire musulman, la prospérité économique et la création d'une civilisation brillante. A chaque crise économique, sociale ou politique, des théologiens préconisent le retour à cet âge d'or mythifié. Le premier à le faire est Ibn Hanbal (780-855), au moment où l'Empire musulman est déchiré par des luttes politico-religieuses. Vient ensuite Ibn Taymiyya (1263-1328), alors que la région où il réside est menacée par les invasions mongoles. Enfin, Muhammad Ibn Abdel Wahhab (1720-1792) met en avant le retour aux Salafs pour faire tomber l'infériorité des Ottomans face aux puissances européennes. C'est l'éloignement des croyants de l'islam véritable qui empêche, selon lui, la religion musulmane d'être supérieure aux autres civilisations. 




Pour Samir Amghar, spécialiste du salafisme, il existe en fait trois variantes de ce courant religieux dans le Maghreb contemporain. Le premier est le salafisme révolutionnaire ou djihadiste. Ses partisans ont rompu avec les Frères Musulmans dans le sens où ils pensent que seule la lutte armée contre l'infidèle, le djihad, peut amener l'instauration d'un califat islamique ; ils suivent en cela les enseignements d'Ibn Taymiyya qui prêchait le djihad contre les Mongols, refusant de considérer qu'ils étaient des musulmans. Ce djihad prend deux formes : l'une verticale, qui vise les régimes considérés comme mauvais (théorie développée par l'un des hiérarques d'Al-Qaïda, Al-Zawahiri, dans son livre Cavaliers sous la bannière du Prophète, qui propose même de porter le djihad en Occident pour affaiblir par contrecoup le soutien de ces Etats aux régimes arabes, et ainsi prendre le pouvoir et instaurer un Etat islamique), une ligne suivie par le groupe marocainSalafiyya jihadiyya, à l'origine des attentats de Casablanca le 16 mai 2003. L'autre, horizontale, consiste à forcer les populations à suivre les enseignements de l'islam à la lettre : au nom de cette théorie, le GSPC a massacré des centaines de civils au cours de sa lutte armée. Si le pouvoir arabe combat en général ce salafisme révolutionnaire, il a laissé souvent se développer dans les mosquées un discours anti-occidental prêchant le djihad à l'étranger ; mais il revient sur cette positions car les vétérans partis en Tchétchénie ou en Irak reviennent et importent de nouvelles méthodes de guérilla dans leur pays d'origine. 




La deuxième tendance du salafisme au Maghreb est celle que l'on peut appeler « missionnaire », qui promeut l'éducation et la prédication pour arriver à ses fins, et refuse tout engagement politique. Elle cherche à corriger les pratiques et les croyances religieuses, épurées de tout ce qui a pu être ajouté après la Révélation, dans une vision très eschatologique. Cette tendance est appuyée sur l'institution religieuse officielle wahhabite d'Arabie Saoudite, Dar al Ifta. Elle s'est développée en Tunisie ; au Maroc, elle s'incarne dans le théologien charismatique Muhammed al-Maghraoui, qui combat les djihadistes. Elle est bien implantée dans les quartiers populaires, et aussi en Algérie. L'Algérie est souvent considérée comme la seconde nation de courant après l'Arabie Saoudite. Le salafisme « missionnaire » se caractérise par une fidélité aux autorités politiques, monarchie au Maroc ou République en Algérie, et par un conservatisme étroit sur le plan social. Il défend une vision modérée et non-violente de l'islam, pour ne pas diviser la communauté des croyants. Il met en avant l'identité algérienne, par exemple, avant une quelconque appartenance religieuse ou idéologique. Cette tendance a séduit les classes moyennes algériennes et même l'Etat, qui a fonctionnarisé beaucoup de clercs de ce salafisme : à tel point qu'en nombre, il dépasse les confréries soufies ou les Frères Musulmans. Les salafistes missionnaires refusent toute participation à la vie politique, car ils ne peuvent concevoir un Etat qui n'est pas régi par les principes de l'islam. 




La troisième tendance du salafisme, au contraire, mise sur l'engagement politique pour faire passer son message. Basée sur l'exemple des Frères Musulmans, elle accuse néanmoins ceux-ci de trop moderniser le discours islamique. Cette tendance est particulièrement bien implantée en Algérie. C'était l'aile salafiste du défunt Front Islamique du Salut, incarnée par Ali Belhadj. Elle se réfère à des théologiens islamistes saoudiens, en particulier. Le parti al-Islah est une force d'opposition dans le Parlement algérien. Il a même développé des stratégies d'alliance avec des partis laïcs, comme le Parti du Travail (trotskyste) de Louisa Hanoune. Conservatisme religieux et moral, posture protestataire : voilà qui séduit les conservateurs algériens. 







Le Maghreb dans les « quatre fronts d'Al-Qaïda » (Jean-Pierre Filiu) 6 







En France, l'assassinat de l'otage Michel Germaneau, en juillet 2010, et aujourd'hui la mort des deux otages français, vraisemblablement sous les balles de leurs ravisseurs, le 9 janvier 2011, contribuent à dramatiser la menace que constitue pour la France l'organisation d'Oussama Ben Laden. En décembre 2007, la branche d'Al-Qaïda au Maghreb avait déjà été responsable de la mort de 4 otages français en Mauritanie, entraînant l'annulation du Paris-Dakar. En août 2009, le n°2 d'Al-Qaïda accusait la France d'être « l'ennemi éternel » de l'islam : quelques jours plus tard, un kamikaze se faisait sauter près de l'ambassade française à Nouakchott, en Mauritanie, sans faire de victimes autres que lui-même. Pourtant, Jean-Pierre Filiu démontre bien dans ses ouvrages ou articles que le Maghreb n'est qu'un front secondaire pour l'organisation, sa survie se jouant ailleurs, au Pakistan. 




Le GSPC, dont a déjà parlé plus haut, est en fait une dissidence de ces fameux GIA de la guerre civile algérienne, particulièrement meurtriers : ses membres refusaient la politique d'amnestie promue par le président algérien Abdelaziz Bouteflika (1998-1999). Depuis 2004, ce groupe est dirigé par Abdelmalek Droukdal, dont le nom de guerre est Abou Moussad Abdel Wadoud. Ce dernier noue rapidement une collaboration étroite avec la branche irakienne d'Al-Qaïda. Le 11 septembre 2006, à l'occasion du cinquième anniversaire des attentats du World Trade Center, il proclame son rattachement à l'organisation de Ben Laden, et c'est en janvier 2007, soit quatre mois plus tard seulement, que le GSPC se transforme enOrganisation d'Al-Qaïda au Pays du Maghreb Islamique, réduite comme on l'a vu en AQMI. Ce ralliement et ce nouveau baptême est suivi d'une série d'attentats-suicides meurtriers en Algérie. Mais Droukdal peine, avec son discours djihadiste, à sortir de la logique nationaliste et locale qui alimente depuis longtemps l'islamisme au Maghreb ; le mouvement reste fondamentalement algérien et peine à recruter au Maroc et en Tunisie. Les échecs de la branche irakienne d'Al-Qaïda ont tari sa source de recrutement, peu attirée par un djihad local face à celui mené contre les Américains. 




L'organisation étant bloquée au Maghreb et pour exporter le combat en Europe, elle se tourne de plus en plus vers la dimension saharienne et le Sahel. Les éléments nomadisant dans la région opèrent en «katibas » (brigades, appellation reprise des combattants du FLN de la guerre d'Algérie) réparties entre deux commandants aguerris : Mokhtar Belmokhtar à l'ouest, qui se focalise sur la Mauritanie 7 (il est responsable de l'assassinat des 4 Français en décembre 2007 et de l'attentat manqué à Nouakchott en août 2009) ; Abou Zeid à l'est, qui sévit du nord du Mali au sud de la Tunisie (il est l'auteur de l'exécution d'un otage britannique en mai 2009 et de la mort de Michel Germaneau en juillet 2010). Les deux brigades préfèrent pourtant souvent échanger les otages contre espèces sonnantes et trébuchantes, de même qu'elles trafiquent régulièrement avec les réseaux de contrebande de la région -cigarettes, armes, drogue, immigrants illégaux. C'est grâce à ces sources de revenus que Droukdal et ses sbires, qui tiennent leur région en Kabylie, maintiennent un semblant d'autorité sur ces commandos sahariens. Abou Zeid a clairement joué la carte du djihad mondialisé de Ben Laden, en exécutant ses otages, alors que Belmokhtar a toujours cherché à négocier quand il le pouvait (libération de deux otages espagnols détenus entre novembre 2009 et août 2010). 




Les liens avec Al-Qaïda central sont en fait très distendus, de part les problèmes internes à la branche du Maghreb que l'on vient de décrire, mais aussi parce que celle-ci a été incapable d'exporter son action en Europe, pourtant proche. Droukdal et son groupe sont repliés dans la zone de montagne à l'est d'Alger, mais ont arrêtés tous les attentats-suicides en milieu urbain comme ceux commis en 2007. Les deux commandos sahariens disposent d'une grande autonomie d'action et sont parfois en concurrence, comme dans le nord du Mali ; elles reçoivent des recrues du Sahel voire du Nigéria, mais celles-ci viennent surtout pour l'aspect lucratif et non pas idéologique de l'organisation. La famine, la pauvreté fournissent de gros bataillons de combattants, mais les bandes ne comptent que quelques centaines d'individus encadrés par des Algériens. Ils sont un défi majeur pour les gouvernements des pays du Sahel, car ils entravent l'activité touristique en particulier, mais ils ne représentent en rien un péril extrême dans un secteur où l'islam soufi est bien enraciné. 




Si le Sahel est devenu un nouveau champ de bataille pour les djihadistes, c'est aussi parce que les Etats-Unis l'ont un peu imposé en voulant établir l'un de leurs commandements régionaux sur place (AFRICOM 8) et en organisant une coopération des états de la région contre le terrorisme (Pan-Sahel, puis l'Initiative transsaharienne de lutte contre le terrorisme9) : les Etats sahéliens étaient tout prêt à dénoncer la présence de groupes djihadistes sur leur sol pour bénéficier de davantage de ressources. D'après Jean-François Daguzan, les Etats-Unis auraient donc un peu joué aux « pompiers-pyromanes »10 . L'espace du Sahel et ses grandes étendues désertiques se prête admirablement bien à la guérilla, sans compter que certains groupes locaux trouvent une visibilité médiatique par l'intermédiaire de leurs liens avec l'organisation maghrébine d'Al-Qaïda (Niger, Mali). Les Etats ont par ailleurs des façons différentes d'appréhender le problème : pour l'Algérie et la Tunisie, il vient de l'extérieur, d'Al-Qaïda ; pour le Maroc, ce sont les errements d'une jeunesse désoeuvrée ; au Sahel, il ne faut pas oublier l'influence de la nouvelle route de la drogue vers l'Europe ouverte par les cartels d'Amérique latine à travers cet espace. 




En Algérie, le discours officiel en vient à parler de « terrorisme résiduel » (sic), et on ne trouve pas forcément systématiquement dans la presse l'emploi du terme Al-Qaïda au Maghreb Islamique : certains journaux parlent encore du GSPC, comme pour nier une réalité pourtant bien présente... D'autres commentateurs plus lucides utilisent cependant le terme GSPC-AQMI, pour montrer que l'organisation, qui veut rassembler tous les djihadistes du Maghreb, reste cependant essentiellement algérienne 11. Car l'activisme islamique dans la région ne date pas d'hier. Le pouvoir algérien voit d'ailleurs dans le gonflement de la menace par les Occidentaux une tentative de faire pression sur l'Algérie pour certaines questions sensibles : hydrocarbures (l'Algérie se tournant depuis 2007 vers la Russie, à laquelle elle achète aussi de l'armement), AFRICOM, présence de bases militaires, etc. Le discours du gouvernement vire parfois aux thèses conspirationnistes, dans un but précis : éviter toute ingérence étrangère en matière de politique intérieure, mais coopérer dans la sécurité. Le ralliement du GSPC au djihad mondial de Ben Laden et la coupure totale avec les pratiques antérieures expliquent aussi ce déni de la part d'Alger. Car le renouveau du djihadisme montre qu'une partie de la jeunesse algérienne ne voit de solution au blocage politique que dans la violence : ce blocage entraîne une déconnexion avec la vie locale et l'arrivée d'approches globalisantes. 







Du GSPC à l'Organisation d'Al-Qaïda au Pays du Maghreb Islamique : une conversion méthodique 







La création de la branche maghrébine d'Al-Qaïda constitue un élément aussi important que le ralliement du groupe d'Al-Zarqawi à Ben Laden en Irak en 2004 12. Elle permet de constituer une base arrière pour les djihadistes au Maghreb et au Sahel. La relation est au bénéfice des deux parties : étendre le combat à une nouvelle région du monde pour Al-Qaïda, bénéficier du « label » Al-Qaïda pour les islamistes locaux. Depuis les attentats en Algérie et au Maroc en avril 2007, on sait que des tentatives de coopérations sont établies entre les groupes algériens, marocains et tunisiens, sous la direction des premiers. Les filières de soutien au combat en Irak depuis 2003 avaient préparé ces groupes à collaborer plus étroitement, même si des résistances liées à l'histoire tourmentée entre les pays du Maghreb perdurent au-delà du djihad commun. Le GSPC a été restructuré, alimenté par de nouveaux cadres, de nouveaux idéologues : il s'est transformé en une matrice du salafisme révolutionnaire au Maghreb, et pas seulement, malgré les difficultés, en Algérie. 




La priorité de l'ex-GSPC jusqu'en 2006 était le soutien à l'insurrection de la branche irakienne d'Al-Qaïda. Paradoxalement pourtant, si les djihadistes algériens se sentaient plus proches des combattants irakiens, leur combat, le terrain sur lequel ils opèrent rappellent plus l'Afghanistan, le Pakistan ou la Tchétchénie, avec des régions montagneuses difficiles d'accès et propices à la guérilla. Certains combattants algériens partis combattre en Irak avec la branche Al-Qaïda au pays des Deux Fleuves ont rapporté avec eux des techniques propres au mode de combat irakien : attentats-suicides, attentats à la voiture piégée. Mais la branche du Maghreb est condamnée à suivre un mode d'action proche des Talibans : l'attaque soudaine et le repli dans les montagnes, tout en employant les techniques irakiennes. Depuis 2006, le GSPC se vantait par ailleurs de servir de plate-forme d'entraînement pour les djihadistes du Maghreb et du Sahel. L'opération la plus spectaculaire montrant l'influence régionale de l'ex-GSPC est l'enlèvement de deux touristes autrichiens en février 2008 au sud de la Tunisie, qui seront relâchés fin octobre au nord du Mali. 




Le ralliement du GSPC à Al-Qaïda s'est fait, selon Mathieu Guidère 13, en trois étapes bien précises : tout d'abord, le GSPC soutient le combat des islamistes en Tchétchénie, ce qui lui permet ensuite d'entrer en contact avec la branche irakienne d'Al-Qaïda. Une fois l'adhésion effectuée, le groupe essaye de fédérer autour de lui les autres mouvances du Maghreb dans un combat commun, en se servant des filières créées auparavant. On s'explique ainsi que le chef du GSPC, quelques jours après sa nomination, félicite dans un communiqué les combattants tchétchènes pour l'attentat qui a coûte la vie à Ahmed Kadyrov, le 10 mai 2004, qui était le président tchétchène pro-russe. On sait par ailleurs que des dizaines d'Algériens se sont engagés dans les rangs des islamistes tchétchènes. Ces attentions permettent à Droukbal d'entrer en contact avec Abou Hafs, qui dirige le groupe Al-Khattab, rassemblant tous les combattants étrangers du monde arabe venus soutenir la cause tchétchène. Mais bientôt, ce lien s'efface devant ceux noués avec l'organisation d'al-Zarqawi en Irak, grâce à des vétérans algériens d'Afghanistan passés dans les rangs des combattants de la province d'al-Anbar en Irak. L'éloge funèbre de Droukdal pour al-Zarqawi, tué en Irak le 7 juin 2006, est ainsi beaucoup plus prononcé que celui pour Chamil Bassaïev, le charismatique leader tchétchène, mort peu de temps après le 19 juillet. Cela n'empêche pas Droukdal de reconnaître sa coopération avec la filière tchétchène : l'attentat du 3 mars 2007 en Algérie contre la société russeStoitransgaz est dédiée aux combattants de Tchétchénie. 




Pour parvenir à se faire reconnaître d'Al-Qaïda, le GSPC a multiplié les attentats : 250 en 2006 et bien plus en 2007 et en 2008 après son intégration, en utilisant les nouvelles méthodes de l'attentat-suicide et de la voiture piégée télécommandée à distance. L'organisation a d'abord servi de filière d'approvisionnement en combattants pour la branche irakienne, et a copié la structure et les modes de fonctionnement de celle-ci. Le groupe a mis en place en 2007 une liste de diffusion en arabe, mensuelle puis hebdomadaire, de ses actions ; les attentats du 11 avril 2007 à Alger marquent l'aboutissement de ce décalque du modèle irakien. Les négociations avec Al-Qaïda central avaient sans doute commencé en septembre 2005 : mais, à ce moment-là , le GSPC n'est pas du tout en phase avec l'idéologie et les pratiques de l'organisation. Au contraire, dans les communiqués du 11 et du 13 septembre 2006 qui annoncent le ralliement à Al-Qaïda, Droukdal adapte son discours à la rhétorique de Ben Laden : « coalition judéo-croisée », « coalition du mal», etc, allant jusqu'à dire : « Pour arrêter les Etats-Unis d'Amérique, il faut créer les Etats-Unis islamiques» . 




C'est bien le GSPC qui a demandé le ralliement à Al-Qaïda, mais ce ralliement s'est fait sur le long terme -même si, au final, le rapprochement profite aux deux. Le GSPC lui-même était divisé : Hassan Hattab, le prédécesseur de Droukdal, refusait d'intégrer Al-Qaïda en 2003 car celle-ci plaçait le terrain principal du combat en Irak, niant les autres théâtres d'opération. Par son rapprochement avec la branche irakienne, Droukdal a réussi à faire adopter l'idée selon laquelle le djhida devait aussi être mené en Algérie. Il faut dire aussi que Ben Laden, contrairement à certains de ses lieutenants, a toujours été hostile à frapper des musulmans, considérant que le véritable ennemi était « l'ennemi lointain », à savoir les puissances occidentales. Or, en Algérie, du fait des pratiques de la guerre civile, le GSPC n'hésitait pas à frapper les civils ou militaires servant un régime considéré comme impie. C'est pourquoi Al-Qaïda a d'abord orienté le GSPC vers des théâtres d'opérations extérieures ou des cibles étrangères (multinationales, touristes,Paris-Dakar). Le changement de nom de l'organisation en janvier 2007 montre le glissement de l'organisation qui passe de l'ennemi proche à l'ennemi lointain, et du salafisme révolutionnaire au djihadisme défendu par Ben Laden. 







L'offensive de l'Organisation d'Al-Qaïda au Pays du Maghreb Islamique 







Dès le ralliement à Al-Qaïda annoncé en septembre 2006, le GSPC se met à l'oeuvre pour répondre aux inflexions doctrinales et tactiques décrites ci-dessus. Le 10 décembre, une attaque vise un bus d'une filiale de la compagnie américaine Halliburton : elle fait un mort et plusieurs blessés. L'attaque a connu un retentissement considérable en raison de sa cible, mais aussi parce qu'un communiqué de l'organisation expliquait comment l'assaut avait été préparé grâce à Google Earth, logiciel de fabrication... américaine. Le 3 mars 2007, c'est l'embuscade contre un autre bus transportant, cette fois, des employés du groupe russeStoitransgaz, chargé de poser des canalisations à l'ouest d'Alger. Les communiqués publiés à cette occasion indiquent clairement l'alignement sur la branche irakienne d'Al-Qaïda, tout comme l'appel à la repentance des musulmans qui est lancé peu de temps après. Le 11 mars 2007, un kamikaze se fait sauter dans un cybercafé de la banlieue de Casablanca 14. Début avril 2007, l'organisation mène plusieurs attaques ou attentats contre l'armée et la gendarmerie algérienne : ce sont les « Moissons des Moujahidines », expression là encore empruntée au théâtre irakien. 




Les attentats du 11 avril 2007 tranchent par leur ampleur et leur planification, d'un haut niveau. La première cible est le Palais du gouvernement à Alger ; la deuxième est le siège d'Interpol dans la même ville, frappé par un kamikaze qui fonce sur le bâtiment avec un véhicule bourré de 700 kg d'explosifs. Le bâtiment est entièrement détruit, avec 8 victimes à l'intérieur. La troisième cible est le siège des forces spéciales de la police, touché par un kamikaze conduisant un véhicule rempli de 500 kg d'explosifs. Le 6 septembre suivant, un attentat vise directement le président algérien, Abdelaziz Bouteflika, à Batna. 




Le groupe s'en est régulièrement pris par la suite, dans ses discours, à la France, à deux titres : le pays est accusé de soutenir les régimes arabes mécréants, et par son implication économique voire politique, de s'ingérer dans les affaires locales et de piller des ressources qui reviennent aux autochtones. D'où la réaction très vive, par exemple, au projet d'Union pour la Méditerranée lancé par le président Sarkozy en 2008. Le langage utilisé par la branche maghrébine d'Al-Qaïda reprend celui du centre : les Français sont considérés comme des « croisés », et on les appelle d'ailleurs « Francs » comme le faisaient les chroniqueurs arabes du Moyen Age pendant les croisades. La France est aussi dénoncée comme ancienne puissance coloniale, comme soutien d'Israël (guerre de Suez en 1956) et enfin pour avoir combattu l'Irak en 1991 et souillé les Lieux Saints de l'islam en Arabie Saoudite. Récemment, c'est surtout l'engagement français en Afghanistan qui fait l'objet de violentes diatribes de la part de l'organisation. Au moment du ralliement du GSPC à Al-Qaïda, al-Zawahiri avait directement menacé la France ; Droukdal fait de même en janvier 2007 au moment du changement de nom de son organisation. Il réitère en février 2007 en mentionnant dans son message Tarek Ben Ziyad, le chef berbère qui avait mené la conquête musulmane de l'Espagne wisigothique en 711. Il renouvellera encore ses menaces en janvier 2008, juste après l'annulation du Paris-Dakar, une première depuis la création du rallye en 1978. Concrètement, les intérêts français en Algérie ont déjà été visées par le groupe : un attentat a frappé la firme de BTP Razel le 21 septembre 2007 (8 blessés), puis un autre encore le 8 juin 2008. Mais la population algérienne rejette la terreur de masse pratiquée par l'organisation djihadiste : celle-ci, victime de frappes des services de répression, peine à s'étendre en dehors de ses frontières. Les trois wilayas de Bouira, Boumerdès et Tizi-Ouzou forment un « triangle de la mort » où elle opère en toute impunité 15




Droukdal, le chef de l'organisation, publie par ailleurs une interview exclusive dans le New York Times, le 1er juillet 2008. Ses réponses montrent qu'il envisage à la fois la poursuite du combat local en Algérie mais qu'il n'exclue pas des opérations au niveau régional, voire international. Ce discours confirme que le terme de « glocalisation » est sans doute celui qui convient le mieux à la branche maghrébine d'Al-Qaïda : si la mondialisation a provoqué un retour du sentiment national et a exacerbé les réalités locales, elle a paradoxalement renforcé l'articulation entre ces réactions locales et le mouvement global qu'elle a enclenché. L'implantation locale des branches d'Al-Qaïda vient renforcer le combat mondial de Ben Laden et de son organisation : selon Jean-Pierre Filiu 16, ces fronts sont aujourd'hui au nombre de quatre (Pakistan, central ; Al Qaïda pour la péninsule arabique ; l'Irak ; et le Maghreb). Il faut bien aussi constater que les branches régionales de l'organisation s'implantent dans des zones grises, aux conditions de vie misérables ou dures, avec des Etats incapables de réagir aux problèmes de la population : le Sahel en est l'exemple le plus frappant17





Bibliographie : 





Samir AMGHAR, « Le salafisme au Maghreb : menace pour la sécurité ou facteur de stabilité politique ? », in La Revue Internationale et Stratégique n°67, automne 2007, p.41-51. 





Lakhdar BENCHIBA, « Les mutations du terrorisme algérien », in Politique Etrangère n°92, 2009, p.345-352. 





Jean-François DAGUZAN, Al Qaida au Maghreb islamique : une menace stratégique ?, FRS, 30 juillet 2010. 





Mathieu GUIDERE, La tentation internationale d'Al-Qaïda au Maghreb, Focus Stratégique n°12, IFRI, décembre 2008. 





Jean-Pierre FILIU, « Al-Qaïda au Maghreb en 2008 », in Politiques Méditerranéennes, 2009, p.199-201. 





Jean-Pierre FILIU, « Les quatre fronts d'Al-Qaïda », in Etudes n°4134, octobre 2010, p.295-305.



1 http://www.lepoint.fr/chroniqueurs-du-point/jean-guisnel/otages-tues-au-niger-les-coulisses-de-l-operation-meurtriere-09-01-2011-128431_53.php 


2 Créé en 1992 après les opérations menées pendant la première guerre du Golfe. 


3 Mathieu GUIDERE, La tentation internationale d'Al-Qaïda au Maghreb, Focus Stratégique n°12, IFRI, décembre 2008. 


4 Jean-François DAGUZAN, Al Qaida au Maghreb islamique : une menace stratégique ?, FRS, 30 juillet 2010. 


5 Samir AMGHAR, « Le salafisme au Maghreb : menace pour la sécurité ou facteur de stabilité politique ? », in La Revue Internationale et Stratégique n°67, automne 2007, p.41-51. 


6 Jean-Pierre FILIU, « Les quatre fronts d'Al-Qaïda », in Etudes n°4134, octobre 2010, p.295-305. 


7 La Mauritanie était déjà un terrain d'action privilégié du GSPC : il y a donc plus continuité que rupture. Voir Jean-Pierre FILIU, « Al-Qaïda au Maghreb en 2008 », in Politiques Méditerranéennes, 2009, p.199-201.


8 Créé le 1er octobre 2007, ce nouveau commandement régional a été activé officiellement le 1er octobre 2008. 


9 Jean-Pierre FILIU, « Al-Qaïda au Maghreb en 2008 », in Politiques Méditerranéennes, 2009, p.199-201. 


10 Jean-François DAGUZAN, Al Qaida au Maghreb islamique : une menace stratégique ?, FRS, 30 juillet 2010. 


11 Lakhdar BENCHIBA, « Les mutations du terrorisme algérien », in Politique Etrangère n°92, 2009, p.345-352. 


12 Mathieu GUIDERE, La tentation internationale d'Al-Qaïda au Maghreb, Focus Stratégique n°12, IFRI, décembre 2008. 


13 Mathieu GUIDERE, La tentation internationale d'Al-Qaïda au Maghreb, Focus Stratégique n°12, IFRI, décembre 2008. 


14 Jean-François DAGUZAN, Al Qaida au Maghreb islamique : une menace stratégique ?, FRS, 30 juillet 2010. 


15 Jean-Pierre FILIU, « Al-Qaïda au Maghreb en 2008 », in Politiques Méditerranéennes, 2009, p.199-201. 


16 Jean-Pierre FILIU, « Les quatre fronts d'Al-Qaïda », in Etudes n°4134, octobre 2010, p.295-305. 


17 Jean-François DAGUZAN, Al Qaida au Maghreb islamique : une menace stratégique ?, FRS, 30 juillet 2010.
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  • : Le blog de Gad
  • : Lessakele : déjouer les pièges de l'actualité Lessakele, verbe hébraïque qui signifie "déjouer" est un blog de commentaire libre d'une actualité disparate, visant à taquiner l'indépendance et l'esprit critique du lecteur et à lui prêter quelques clés de décrytage personnalisées.
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Magie de la langue hébraïque


A tous nos chers lecteurs.

 

Ne vous est-il jamais venu à l'esprit d'en savoir un peu plus sur le titre de ce blog ?

Puisque nous nous sommes aujourd'hui habillés de bleu, il conviendrait de rentrer plus a fond dans l'explication du mot lessakel.

En fait Lessakel n'est que la façon française de dire le mot léhasskil.

L'hébreu est une langue qui fonctionne en déclinant des racines.

Racines, bilitères, trilitères et quadrilitères.

La majorité d'entre elle sont trilitères.

Aussi Si Gad a souhaité appeler son site Lessakel, c'est parce qu'il souhaitait rendre hommage à l'intelligence.

Celle qui nous est demandée chaque jour.

La racine de l'intelligence est sé'hel שכל qui signifie l'intelligence pure.

De cette racine découlent plusieurs mots

Sé'hel > intelligence, esprit, raison, bon sens, prudence, mais aussi croiser

Léhasskil > Etre intelligent, cultivé, déjouer les pièges

Sé'hli > intelligent, mental, spirituel

Léhistakel > agir prudemment, être retenu et raisonnable, chercher à comprendre

Si'hloute > appréhension et compréhension

Haskala >  Instruction, culture, éducation

Lessa'hlen > rationaliser, intellectualiser

Heschkel > moralité

Si'htanout > rationalisme

Si'hloul > Amélioration, perfectionnement

 

Gageons que ce site puisse nous apporter quelques lumières.

Aschkel pour Lessakel.

 

 

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